La fameuse série des " Jamais ! Au grand jamais ! " qui a précédé la saga des " Carnets de M.Manatane ", méritait
bien qu'on lui consacre une page, c'est aujourd'hui chose faite.

Voici donc quelques scripts.






A la piscine



Mes enfants, bonsoir…

La vie de l’homme moderne est un combat permanent où il convient de tête froide garder. Vous savez qu’il est profitable, à l’occasion, de s’accorder quelques instants de repos et, à cet effet, la balnéothérapie reste un excellent moyen d’effacer les agressions de la vie quotidienne. Vous vous êtes donc accordé quelques jours rilax à Aix-les-bains.

Comme chaque année, vous inaugurez votre séjour par un petit détour à la piscine. En cette saison, ses abords regorgent de corps jeunes et sains qui s’offrent au soleil et dont les formes pimpantes raniment en vous le chasseur qui sommeille. Histoire de ne pas passer inaperçu, vous décidez donc de faire votre entrée en scène par un terrible saut de la mort du haut du grand tremplin.

Bref, t’es remonté comme un mulet et tu vas leur en mettre plein la vue, aux gamines.

C’est bien légitime.

Arrivé à l’extrémité du tremplin, vous vous rendez compte que vous aviez quelque peu surestimé vos forces, et vous prenez conscience de la hauteur vertigineuse de l’engin. Mais vous réalisez que tout le monde vous regarde et qu’un magnifique athlète trépigne d’impatience dans votre dos. Contraint et forcé, vous vous élancez donc dans le vide et, après quelques mètres d’une vrille très impressionnante, vous terminez votre inélégant voyage par un fort douloureux plat sur le ventre. N’en faisons pas un opéra: la situation est embarassante; ni plus, ni moins.

Alors, que faire?

Il ne faut jamais au grand jamais! vous joindre à l’hilarité générale et consentir à vous moquer de vous-même. Un homme de votre envergure ne saurait s’y résoudre et vos chances de faire belle figure s’estomperaient définitivement.

Non. Il faut, en imitant la parfaite immobilité d’une souche de bois mort, faire paniquer tout le monde en restant étendu à la surface de l’eau.

Il y a fort à parier que les filles rivalisent d’ardeur pour venir vous repêcher. C’est bien le diable si, au cours des frictions et des bouches-à-bouches qu’elles vous prodigueront tour à tour, vous n’arriviez pas à glisser une main par-ci, une langue par-là.

En vous remerciant. Bonsoir.





Le barbecue



Mes enfants, bonsoir…

L’homme du monde doit être capable de tourner à son avantage les péripéties qui jonchent le chemin parfois sinueux de ses ambitions. Vous l’avez bien compris et, lorsque Monsieur Duboscq, votre chef de service, vous a invité à prendre une collation au bord de sa nouvelle piscine, vous y avez vu l’occasion inespérée de lui rappeler la promotion qu’il vous avait promise voici deux mois.

Tandis que le Sieur Duboscq vante les mérites du système de filtrage de sa nouvelle piscine, vous masquez votre nervosité en ingurgitant boudin sur cuisse de poulet, patate sur nouille grecque, Cinzano sur St Raphaël.

Bref, le patron fait de son Jacques avec son pataugeoir mais t’es bien décidé à lui coller sous le nez ta feuille de paie.

C’est bien légitime.

Arrivé au dessert, vous constatez que le mélange rollmops/cacao n’était pas des plus judicieux. Déjà votre vision s’embrume et vous vous mettez à transpirer abondamment. Vous décidez donc de vous éloigner discrètement pour prendre l’air et calmer ce méchant malaise. Hélas, à peine avez-vous parcouru une vingtaine de pas qu’anchois et compote vous remontent brutalement aux lèvres: vous rendez l’intégrale barbecue de chez Dubosq sur votre rutilant complet de chez Dior. Bien. Dites-moi: la situation…? Embarrassante, oui ou non?

Alors, que faire?

Il ne faut jamais au grand jamais! rejoindre pitoyablement la table et vous excuser en invoquant un quelconque problème digestif. Vous vexeriez Madame Duboscq et cette attitude inqualifiable repousserait aux calendes grecques vos espoirs de promotion.

Non. Il faut, avec la désinvolture qui sied à l’homme du monde, plonger tout habillé dans la piscine en criant: «Super! Elle est méga-bonne! A l’abordage, les soldats!». Veillez à agiter frénétiquement bras et jambes de manière à décrotter votre complet et à dissoudre les éventuels grumeaux de merguez.

Vous aurez de la sorte épargné une sévère note de pressing et nul doute que le père Duboscq accueille en vous le jovial compagnon qui a su valoriser ses investissements.

En vous remerciant. Bonsoir.





Je connais la musique



Mes enfants, bonsoir…

«L’éducation musicale est à l’homme du monde ce que le pneu est au carosse: quelque chose d’un peu souple et qui amortit les pavés de la vie moderne». -Albert Jacquard.
Il y a dix ans, vous aviez entamé une formation musicale et disons-le vous étiez carrément «Rackenrôle», limite «zazou»! Et quand l’occasion se présente, vous ne manquez pas de faire profiter votre entourage de votre sens très aiguisé du contrepoint à la guitare électrique.

En ce beau mois d’août, la fille du grand patron se marie et vous avez été invité pour un petit apéritif en bord de Marne. La fête bat son plein et chacun y va de sa bonne humeur pour détendre l’atmosphère: qui d’un bon mot, qui d’une charade, qui d’une devinette ou d’une histoire drôle.

On peut dire que vous tenez la giga-forme et vous êtes bien décidé à ne pas passer inaperçu: ce n’est pas le moment de faire mentir votre réputation de ménestrel sensass’. Un peu émoustillé par les vapeurs d’une excellente méthode Champènewaze, vous décidez donc d’escalader la scène de l’orchestre et de proposer à l’assistance un petit récital improvisé de chanson française.

Bref, t’es bourré comme un fût et il faut que tu la ramènes devant tout le monde.

C’est bien légitime.

Hélas, à peine avez-vous entamé le second couplet d’une chanson de Jacques Brel et c’est le trou de mémoire: «Il faut oublier, tout peut s’oublier…». Très bien, mais que diable le grand Jacques avait-il pu oublier? Rien! Niente! Nada! Nothing! Il avait oublié de faire court, le Flamand! L’assemblée stupéfaite vous interroge du regard et vous tremblez.
Oseriez-vous m’affirmer, les yeux dans les yeux, que la situation n’est pas embarassante?

Alors, que faire?

Il ne faut jamais -au grand jamais!- interrompre votre tour de chant en invoquant je ne sais quel malaise imaginaire! Et puis quoi encore? Réfléchissez, bon sang: on vous prendrait aussitôt pour Marcel Amont!

Non. Il faut prétendre avoir rencontré le grand Jacques, lui avoir corrigé quelques-uns de ses tubes, et poursuivre sur votre lancée en massacrant le reste de la chanson: «Ne me quittez pas, il faut oublier / tout peut s’oublier, hey / une autre fois qui sait -yeah!- / ne plus regarder-é-é-é-hey…».
Ne soyez pas pingre question rythme et tremolos dans la voix: souvent les gens aiment bien les chants avec du rythme et des tremolos dans la voix.

Vous passerez aussitôt pour la révélation de l’année et ne vous étonnez pas si, dès le lendemain, Monsieur Daniel Guichard en personne vous fait un pont d’or pour lui orchestrer quelques arrangements un peu modernes.

En vous remerciant. Bonsoir.





Je suis prestidigitateur



Mes enfants, bonsoir…

Un homme du monde se doit d’avoir plus d’un tour dans son sac. Et, mon Dieu, vous avez pris l’adage au pied de la lettre et suivi les cours par correspondance du célèbre Gérard Majax, le prince des magiciens.

Cette année encore, la soirée de bienfaisance de la «Jette society», parainnée par Madame Nadine de Rockfield, vous donne l’occasion de faire étalage des incroyables progrès que vous avez réalisés en matière d’illusionnisme: vous comptez bien y présenter le périlleux tour du lapin dans le haut-de-forme.

Bref, tu ramènes encore ta grande gueule avec tes tours à deux francs cinquante.

C’est bien légitime.

Mais après le traditionnel verre de l’amitié, et alors que vous vous apprêtez à entrer en piste, vous constatez que l’assemblée n’a d’yeux que pour la baronne de Rockfield. Il est vrai que s’il est une dame dont la bonté, dont la générosité -la finesse d’esprit quelquefois- ont su jeter les fondations de l’élégance et du savoir-vivre d’en France, c’est bien la baronne de Rockfield. Mais toute médaille a son revers et la malheureuse, sous médicaments, a quelque peu sous-estimé les effets du ponche à l’abricot: elle est beurrée comme un coing, cherche querelle à ses convives et s’obstine à les terroriser en jouant avec son œil de verre.
La situation est pour le moins désobligeante, inutile de vous faire un dessin.

Alors, que faire?

Il ne faut jamais au grand jamais! baisser les bras, remettre votre numéro à l’an prochain et renoncer à une belle opportunité de briller.

Non. Il faut, avec l’esprit d’initiative de l’homme vaillant, adapter votre show à la tournure des événements. Profitez de l’ébriété de la drôlesse pour lui proposer de vous seconder dans l’exercice de votre art. C’est l’occasion inespérée d’exécuter enfin quelques tours de magie dont la complexité vous rebutait jusqu’ici. Après quelques bouteilles de Jack Daniels, nul doute qu’elle consente à vous assister dans la périlleuse Torche du Bengale, dans les Canons de Navarone , la Planche thaïlandaise ou dans la Brouette ottomane.

[Idées photos:
• Le héros brandit une énorme masse devant Nadine, couchée, un paquet de tuiles sur le ventre.
• Le héros aide Nadine à avaler un néon.
• Visage de Nadine; sur sa tête repose une cerise (Guillaume Tell).
• Le héros enfonce des pointes de Paris dans les narines de la baronne.
• Nadine contre une porte constellée d’énormes poignards.
• Le héros avec une tronçonneuse et Nadine dans une boîte devant lui.]

Il y a fort a parier que votre carrière d’illusionniste prenne un tour nouveau et que la mère fauchman vous soit éternellement reconnaissante de lui avoir découvert l’emploi inespéré qui lui permette de se relever du gouffre financier où elle patauge -il faut bien l’admettre- depuis bientôt dix ans.

En vous remerciant. Bonsoir.





Je fais du yoga



Mes enfants, bonsoir…

Reconnaissons-le: il est des phénomènes de mode auxquels l’homme moderne n’échappe qu’avec difficulté. Et s’il en est un que notre vie trépidante a su mettre à l’honneur, c’est bien cette méthode un peu orientale de relaxation appelée «Yoga». Mais vous n’êtes pas homme à vous laisser berner par le premier enturbanné venu. Vous avez donc décidé d’en avoir le cœur net et vous vous êtes rendu à la séance d’information organisée par Maître Dong, rue Vaugirard: le célèbre Jean-Paul Dong de la rue Vaugirard.

A votre grande surprise, à peine franchi le seuil du temple, le maître à la dentition lacunaire vous tend un épouvantable pagne qu’il vous somme d’enfiler avant de le rejoindre pour la traditionnelle cérémonie de bienvenue.

Bref, le gugusse en fait des caisses avec ses shorts en drap-de-lit mais t’es bien décidé à pas te laisser bluffer par tout ses falbalas..

C’est bien légitime.

Malheureusement, au moment d’ôter vos bottillons de chez Laurent, une émanation putride vous rappelle brutalement que vos pieds n’ont plus vu une goutte d’eau depuis bientôt quinze jours. Et ça sent l’épaule de mouton! -«Mais qu’est-ce que…ooh!»- Ça sent le bottin et ça fouette un max! La situation est pour le moins oppressante, merci d’en convenir!

Alors, que faire?

Il ne faut jamais au grand jamais! chercher à remettre vos godillots: les vapeurs de bois de santal qui imprégnaient ces lieux de prière ont fait place désormais aux remugles honteux de vos pieds de démon. Il est hélas trop tard.

Non. Il faut brâmer à l’assistance, avec la grandeur d’âme qui stigmatise les hommes de belle destinée: «Appréciez ce fumet, ô mes frères, car ces orteils ont foulé la boue du Gange, le grand fleuve sacré des ancêtres!».

Il y a fort à parier qu’on reconnaisse en vous l’incarnation de quelque prophète pélerin et que Maître Dong recueille sur le champ la poussière de vos pieds et la moindre raclure de vos ongles pour les transformer en vénérables objets du culte.

En vous remerciant. A demain.





Je voyage



Mes enfants bonsoir...

Le 20éme siècle restera sans nul doute, celui de la libération de la femme. Qui dit libération, dit révolution ! Qui dit révolution, dit aussi, contraception ! Ah oui, car, à notre époque, tout le monde y va de son petit procédé. Qui d'un condom, qui d'une méthode Ogino, et qui surtout d'une pilule ! Mais, malgrés ces beaux progrès de la médecine, il subsiste encore quelques réfractaires à la modernité et au progrès.

C'est le cas de Phillipe Bousion, votre voisin de jardin. On peut dire que cet homme a la semence fertile ! Il en est à son septième rejeton, et aujourd'hui, c'est l'anniversaire du petit Jackson, vous savez, le petit roux nerveux qui sent l'amoniaque !

Bref, t'es bien parti pour te farcir les lutins toute l'aprés-midi...

La vie ne fait pas de cadeaux.

Alors que les enfants ne vous prètent d'ordinaire que peu d'attention, voiçi que le petit Anthony ne cesse de vous tirer par la manche pour que vous l'assistiez dans ses cabrioles à la balançoire !
Au fond, vous vous faites plus méchant que vous n'êtes, et, avouez le, sous vos dehors d'ours mal léché, vous vous êtes laissé émouvoir par cette petite boule de chair rose. A chacune de vos poussées dans le dos du bambin, son rire retentit comme un chant d'oiseau, mais au moment où la balançoire vous revient dans les mains pour la cinquième fois, vous constatez hélas qu'elle est vide ! Et qu'à l'horizon, le petit Anthony défie les lois de la gravité universelle.

Et il y a fort à parier que cette fois encore, madame gravité l'emporte haut la main... Admettez avec moi que la situation est un peu limite, limite...

Alors, que faire ?

Il ne faut jamais au grand jamais! alerter la famille: Le peu d'éducation du pére Bousion ne lui permettrait pas de rationaliser l'événement et je crains pour votre visage.

Non. A vrai dire, vous vous trouvez cette fois dans une merde noire ! A black shit ! Votre seule issue, c'est la fuite ! Mais même dans la dérobade, il convient d'élégance gardée, prenez exemple sur cet amiral anglais, qui, avant de mourir d'une balle dans la tête, eu cette phrase historique : " je meurs mais ooaaarrg ! ".
Il faut donc vous emparer, sur le champ, de votre paletot et déclarer avec force : " Il suffit les Bousion, je reffuse de me préter à cette pantalonade ! " .

Vous disposez d'une petite heure pour faire vos bagages et prendre un aller simple pour l'Argentine.

En vous remerçiant. Bonsoir.





Je me fait des amis



Mes enfants, bonsoir...

la solitude est parfois grande dans nos cités modernes. Vous n'avez ni physique avenant, ni contact facile, et la quarantaine passée, on peut dire qu'il est difficile de nouer de nouvelles amitiés. Dieu merci, notre époque nous offre plus d'un reméde à ces problêmes et on ne compte plus les petits cercles d'amis, les clubs de rencontre, les associations de philatélistes.

Tant qu'à faire, vous avez donc décidé de vous inscrire à celui qui vous faisait réver depuis l'enfance, le club des Anges de l'Enfer ! Oh ! Mais, admettez le, ils ne sont pas toujours comodes vos nouveaux compagnons motorisés, et depuis deux jours que vous battez la campagne, ils vous en font voir de toutes les couleurs. Enfin, tout cela n'est pas bien méchant. Et sous leurs dehors bourru, vous sentez poindre la chaleur d'une amitié prometteuse.

Au camping de Sanlis, votre vieil ulçère vous empèche hélas d'assister à la veillée privée. C'est domage, parce qu'au programme, il y avait dégustation de bière lourde, concour de tee-shirt mouillé et mise à sac du village. Bref, ça fait deux jours que tu dégustes et il vaut mieux que tu dormes un petit peu.

C'est bien légitime.

Alors que démarre la fête, vous regagnez votre tente aprés un petit détour par le bloc sanitaire, mais, à peine franchit l'auvant du typi, un rugissement de fauve et une forte odeur de peau de bête vous avertissent de votre méprise, il vous revient soudain en mémoire que le chef de la bande s'était retiré lui aussi depuis quelques heures sous la tente avec deux de ses plus belles femelles. Admettez que là, vous faîtes pitié !

Alors, que faire ?

Il ne faut jamais au grand jamais ! tenter de battre en retraite en invoquant votre opération de la cataracte. Soyez certain que Crasy Bull saurait vous taner le cuir !

Non. Il faut, sans trembler, mimer une crise de somnambulisme et vous glisser dans le sac du Sachem en criant: " Qu'on m'apporte la tête d'Alfred Ogarcia, je viens de terminer son foie ! "

Impressionné par vos réves sanguinaires, nul doute que le grand chef vous prenne aussitôt pour lieutenant ! Vous passerez une nuit relax, et il n'est pas exclu, qu'une fois repu, il consente à partager quelques restes de squaw épuisée.

Aller, en vous remerçiant. Bonsoir.



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